GROS PLAN
Kevin Schläpfer, l’homme qui murmurait à l’oreille des hockeyeurs
Directeur sportif, responsable du mouvement juniors, entraîneur des novices-élites, au HC Bienne, Kevin Schläpfer est partout, au point d’en agacer certains. L’équipe qui part aujourd’hui
à la quête du maintien en LNA, c’est lui qui l’a assemblée. Un travail qui, ces derniers mois, lui a volé sa vie.
Laurent Kleisl
Communicateur-né ou manipulateur acrobate? Kevin Schläpfer jongle avec les mots. Monsieur Positif est l’homme des semi-vérités, des confidences glissées à l’oreille, des petits mensonges entre
amis. Une main sur le natel, l’autre sur le cœur. Un pied au bureau, l’autre dans un patin. Et la tête dans les étoiles, comme si ses neurones préparaient un coup d’avance, comme si son esprit
s’égarait pour s’aventurer dans un ailleurs évidemment meilleur.
Il bouge, Kevin. Dans les coulisses du vieux stade, au nouveau secrétariat de la rue de la Gare, il saute, gesticule, trépigne. Et il court. Il court tout le temps. Il ne s’arrête jamais. Il
parle, aussi. Beaucoup, brillamment, avec des gestes amples et des tapes sur l’épaule, avec des éclats de rire et des silences, ceux de la réflexion. Ceux de sa propre souffrance.
Kevin existe, on l’a rencontré. Il vit, parfois trop vite, trop loin, trop fort. Alors, il doit se ressourcer. Comme les plantes, il a besoin d’être arrosé. La reconnaissance et le succès, c’est
son engrais. Sa ration quotidienne d’ions positifs, il l’ingurgite par osmose avec la glace et dans l’atmosphère virile et âcre du vestiaire. Où son âme est en paix. Enfin.
Kevin Schläpfer, depuis le 8 avril 2008 et la promotion en LNA, vous êtes-vous accordé des vacances?
En juillet, j’ai passé cinq jours à Disneyland avec mes deux fils. Sinon, de vraies
vacances, non... Mes rares journées libres, je les passe avec mes trois enfants. Et papa, c’est aussi un job difficile!
Personnellement, comment avez-vous vécu les cinq derniers mois?
Durs, très durs. La situation du HC Bienne demande à chacun un effort supplémentaire et un
surplus de travail. Mais tout ce que nous vivons est formidable, c’est une stimulation positive. Actuellement, ma situation personnelle est particulière. Comme je vis séparé de ma famille depuis
quelque temps, s’il le faut, je peux faire une journée de 16 heures, car personne ne m’attend à la maison...
Dans ces moments difficiles, le travail devient-il une thérapie?
(rires) Non, je n’ai pas besoin de thérapie! Mais le travail m’aide à penser à autre
chose. C’est une sorte d’échappatoire.
Le HC Bienne, c’est votre deuxième famille?
Tout à
fait. Quand on aime son job, on vit pour lui. Et moi, j’aime le hockey. C’est toute ma vie.
La promotion en LNA, est-ce comme un accouchement: on le prépare minutieusement et le moment venu, rien n’est prêt?
Non, car nous sommes prêts! Nous avons toujours voulu ce qui nous arrive, nous avons
travaillé pour. Malgré tout, la dimension que ça prend est peut-être plus grande qui nous l’avions pensée. Le projet était dans nos têtes depuis plusieurs années, mais quand il s’ancre dans la
réalité, il y a toujours des surprises. Le pas à franchir est énorme, mais nous sommes sur le bon chemin.
La campagne de transferts a-t-elle été plus compliquée qu’attendue?
Pour l’engagement des étrangers, c’est certain. Dans l’ensemble, je suis satisfait de
notre recrutement en joueurs suisses.
Sur le marché international, l’euphorie du HCB s’est peut-être heurtée à la froideur du business…
Les joueurs sentaient très bien cette euphorie. Ils apprécient quand un directeur sportif
arrive avec cette énergie. C’est aussi une façon pour moi de donner une image positive du club. Avec les étrangers, le problème venait plutôt des agents. Eux, ils sont froids. Pour les Suisses,
ce n’était pas pareil, car cette euphorie, celle de la promotion, est un bon argument. Quand j’ai parlé avec Thomas Nüssli, il avait en main une offre beaucoup plus lucrative de Lugano. Je l’ai
convaincu par un discours positif. Sur le terrain financier, nous n’avions aucune chance. Oui, l’euphorie, c’est important!
Ces derniers mois, avez-vous manqué ne serait-ce qu’une occasion en or d’engager un crack?
Sur le marché suisse, nous avons fait le maximum. Il nous manque peut-être un autre défenseur suisse d’expérience. Il n’y en avait simplement aucun sur le marché. Avec Stefan Tschannen et Nüssli,
nous avons enrôlé les deux meilleurs joueurs de Bâle.
Thomas Nüssli, un superbe joueur, tout comme Claudio Neff, le Pat Lefebvre grison. Mais deux hommes au caractère jugé «difficile». Ne craignez-vous pas qu’ils ne perturbent l’équilibre du
vestiaire?
Nous avons une certaine expérience dans le
domaine! (rires) La saison passée, nous n’avons pas hésité à nous séparer de Zarley Zalapski, qui était un joueur difficile à gérer. Avant qu’ils n’arrivent à Bienne, que n’a-t-on pas entendu sur
Marco Truttmann et Mathias Brägger? Pourtant, ils se sont très bien intégrés. Quand je discute avec des joueurs, je le fais sans préjugés. Mon job est de sentir s’ils seront acceptés par
l’équipe.
Nüssli et Neff pourraient être les hommes qui feront la différence ces prochains mois. Avez-vous beaucoup discuté avec eux?
Enormément. Nüssli m’a fait bonne impression. Avec Neff (réd: malade, il manquera les
trois prochains mois), nous avons tout mis à plat, nous avons parlé très franchement. Thomas et Claudio savent ce que j’attends d’eux. Ils savent aussi qu’il y a une limite à ne pas
dépasser.
Existe-t-il des clauses particulières dans leur contrat?
Dans chaque contrat, pour chaque joueur, il existe une clause de comportement. Mais il n’y
a rien de particulier pour Neff et Nüssli. En fait, j’aime causer avec les joueurs. Je suis assez proche de l’équipe. Souvent, je chausse les patins à l’entraînement, ce qui est rare pour un
directeur sportif. Si je restais de mon bureau, je ne pourrais pas avoir une idée juste de ce qui se passe dans le vestiaire.
La glace, est-ce vraiment la place d’un directeur sportif?
C’est comme dans la vie, il faut trouver un équilibre. Parfois, je dois être proche du
groupe, parfois plus distant. La tactique et ce qui se passe sur la glace, c’est le job de Heinz Ehlers. Pour les relations humaines, le «Sportchef» a un rôle important à jouer. Je vis les
petites histoires qui font vibrer l’équipe. Je suis au courant de tout!
Vous feriez un excellent journaliste!
(rires)
Sentir battre le cœur de l’équipe, je suis certain que c’est un avantage pour moi.
Pensez-vous renforcer le contingent en cours du route?
Peut-être... Bon, nous n’allons pas appliquer la même tactique que la saison passée! Si
l’on tient compte de Zigerli à Bâle et de Gerber à Langenthal (réd: Hostettler et Wetzel ont été ajoutés à liste des joueurs prêtés en LNB), notre cadre est large. Et j’ai une totale confiance en
ceux qui ont acquis la promotion. Ce sont eux qui ont battu Bâle 4-0 en finale de promotion, et pratiquement sans l’aide de joueurs étrangers! Je suis certain que, par exemple, Truttmann et
Tschantré vont réussir le saut en LNA. Par contre, nous cherchons un cinquième étranger (réd: Rico Fata a été testé cette semaine). Je garde les yeux ouverts: toujours à l’affût, c’est mon
job!
Vos étrangers, justement...
Eric Himelfarb était un
des meilleurs «importés» de LNB. Il est rapide, à l’aise techniquement: il a les armes pour s’imposer en LNA. En défense, Sean Hill amène son expérience et son sens du jeu. Sean est un très bon
type, il s’est très vite intégré dans l’équipe. Quant à David Ling, c’est le «crazy man» que l’on attendait. Nous avions besoin de quelqu’un qui amène cette touche physique à notre jeu. En plus,
il sait marquer des buts!
Et Marko Tuomainen? Il sort de play-off décevants et il n’a de loin pas convaincu en préparation...
Difficile à dire. On verra... Si nous engageons d’autres étrangers, ce n’est pas forcément
pour remplacer Tuomainen. Non! Nous attendons de savoir où nous aurons besoin de quelque chose. Un centre? Un défenseur? Ou, qui sait, un gardien?
A ce propos: en 2002, au moment de sa promotion en LNA, Genève Servette avait engagé Reto Pavoni. Avec Caminada/Wegmüller, le HCB fait confiance à un duo
inexpérimenté...
Sur le marché, aucun gardien n’était
meilleur qu’eux. Lorsque l’on voit ce que Wegmüller a montré durant les play-off, je suis convaincu que l’on pourra s’appuyer sur lui en LNA.
Et Pascal Caminada?
La plupart du temps, durant les
play-off, il a été remplaçant. Il joue un match à Bâle, et il est extraordinaire! Nous avons pensé que la combinaison entre les deux était peut-être un avantage. En cas de problème, la position
de gardien est celle où nous pouvons le plus rapidement réagir, où il y a davantage de possibilités, notamment avec des remplaçants de LNA ou des portiers étrangers.
La défense, également, paraît bien inexpérimentée...
Je suis allé chercher les meilleurs de la classe biberon actuelle! Quand on n’a pas
beaucoup d’argent, comme à Bienne, il faut trouver d’autres stratégies. Kamerzin, Schneeberger et Kparghai ont un gros potentiel. Ils vont progresser au contact de Hill, Steinegger et Reber. Si
un seul se développe et s’impose en LNA, on aura réussi notre pari.
Finalement, avec les mystères qui entourent le véritable potentiel de l’équipe, quel est l’objectif du HCB pour sa saison de retour en LNA?
Le maintien, rien d’autre. Nous voulons également éviter d’imiter le parcours de Bâle la
saison passée. On a les moyens de concurrencer Rapperswil, Langnau et Ambri. Notre objectif est réaliste. Nous n’aurons jamais un des gros budgets de la ligue. Par contre, les joueurs doivent
savoir que le HC Bienne est une bonne organisation et une bonne place pour jouer au hockey, surtout avec l’arrivée du nouveau stade. L’avenir nous appartient! /LK
Schläpfer intéresse les autres
Trois ans, déjà. En avril 2009, Kevin Schläpfer arrivera au terme de son mandat au HC Bienne. Il ne le cache pas, quelques organisations de Ligue nationale ont déjà pris langue avec lui. «J’en ai
parlé à mes dirigeants», assène-t-il comme une évidence. Puis, il précise: «Avec le HC Bienne, nous avons déjà évoqué une prolongation de mon contrat. Nous ne sommes pas encore allés plus loin.
Ces derniers temps, j’ai eu beaucoup d’autres choses plus importantes à faire!» Dans l’absolu, le Bâlois désirerait conserver ses trois casquettes actuelles: directeur sportif, responsable du
mouvement juniors et entraîneur des novices, équipe qu’il a promue en catégorie Elites le printemps dernier. «C’est de cette manière que j’apprends le plus de choses, note-t-il. A l’avenir, je ne
cache pas qu’un poste d’entraîneur à part entière m’intéresse. Je suis professionnel du hockey depuis plus de 20 ans, je ne suis pas quelqu’un qui peut rester enfermé dans un bureau. Mon bureau,
c’est la patinoire. Ce contact avec la glace, j’en ai besoin.»
Si Schläpfer monopolise le devant de la scène depuis l’accession à la LNA, il n’en demeure pas moins un clubiste. Au moment d’évoquer le partage des tâches au HC Bienne, il bondit d’enthousiasme:
«Avec le manager Daniel Villard et Sandro Wyssbrod, qui représente le conseil d’administration, nous formons une véritable équipe. Dans le domaine sportif, les dirigeants me font énormément
confiance.» Il ajoute: «Daniel est peut-être plus réservé que moi, mais nous sommes complémentaires. C’est une force!»
Un brin hyperactif, Schläpfer ne dit nourrir qu’une seule ambition immédiate: «Avoir du succès!» Et dans dix ans, s’imagine-t-il à la bande des ZSC Lions ou la direction sportive du SCB? Il se
marre, réfléchit, et se lance: «Dans dix ans? Je ferai une pause pour me remettre d’une décennie ininterrompue de succès!» Impayable. /lk
Kevin Schläpfer en deux mots
● L’homme Né le 24 novembre 1969.
Séparé, père d’Elvis (8 ans), Lovis (4 ans) et Elisha (2 ans). Réside à Eptingen/BL. «Je loue quand même un studio à Bienne.»
● Le joueur 821 matches en Ligue
nationale entre 1986 et 2006. 195 buts, 414 assists, 609 points et 486 minutes de pénalités avec Bâle, Lugano, Zoug, Olten, Lausanne, Langnau, Bienne et Langenthal.
● Titres Champion de LNA avec Lugano
(1990), champion de LNB avec Langnau (1998), Coire (1999 et 2000) et Bienne (2004). Promotions en LNA avec Olten (1993), Langnau (1998), Coire (2000) et Bienne (2008, en qualité de directeur
sportif). Promotion en novices-élites avec Bienne (2008, en qualité d’entraîneur).
● Carrière Assistant marketing au HC
Bienne (de 2001 à 2004), puis au CP Langenthal (de 2004 à 2006). Directeur sportif, responsable du mouvement juniors et entraîneur des novices du HC Bienne depuis 2006. Son contrat arrive à
échéance en avril 2009.
● Particularités Ne boit pas une
goutte d’alcool. Surnom: «Hockeygott». Sa devise: «PO-SI-TIF!!!» /lk
Les mouvements au HC Bienne
● Arrivées en cours de saison 2007/08
Mathias Brägger (Thurgovie, LNB), Gianni Ehrensperger (Kloten), Marco Truttmann (Thurgovie, LNB) et Jérémie Kamerzin (Neuchâtel, LNB).
● Arrivées Sébastien Hostettler (La
Chaux-de-Fonds, LNB), Noah Schneeberger (Langenthal, LNB), Martin Steinegger (Berne), Deny Bärtschi (Fribourg Gottéron), Simon Fischer (Zoug), Eric Himelfarb (Can/Lausanne, LNB), Thomas Nüssli
(Bâle), Stefan Tschannen (Bâle), Sean Hill (EU/Minnesota Wild, NHL) et David Ling (Can/Toronto Marlies, AHL).
● Départs Roman Diethelm (Olten,
LNB), Joël Fröhlicher (Langnau), Gregor Thommen (?), Robert Burakovsky (Sué/entraîneur assistant, Trelleborg, 3e division Suè), Roland Korsch (Oberthurgau, 1re ligue), Alain Miéville (Lausanne,
LNB), Cyrill Pasche (retrait), Alexandre Tremblay (Can/Lausanne, LNB), Roland Gerber (Langenthal, LNB), Timothé Tuffet (Neuchâtel, LNB), Fabian Steiner (Lyss, 1re ligue), Dan Weisskopf (Lausanne,
LNB), Marco Schlup (Zuchwil Regio, 1re ligue), Manuel Zigerli (Bâle, LNB), Zarley Zalapski (Can-S/?), Brian Felsner (EU/?) et Christophe Wahl (entraîneur gardiens/?). /lk
Le HC Bienne en deux
mots
● Fondé en 1939 (constitué en société anonyme en
1998).
● Conseil d’administration Andreas Blank (président),
Thomas Meyer, Adrian Warmbrodt, Sandro Wyssbrod, Hans-Ruedi Minder, Enrico Dalla Bona, Flavio Torti et Patrick Stalder.
● Manager Daniel Villard.
● Directeur sportif Kevin Schläpfer.
● Budget 2008/09 6,8 millions.
● Patinoire Stade de Glace (7000 places, dont 2900
assises).
● Sur le Web www.ehcb.ch.
● La saison passée 1er de la saison régulière. Vainqueur
de La Chauxde-Fonds (4-1) en finale de LNB, vainqueur de Bâle (4-0) en barrage de promotion/relégation LNA/LNB. Promu en LNA. /lk
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