«Je suis prêt à passer
pour le roi des enfoirés»
Le HC Bienne attendait de revoir la LNA depuis 1995. Le 5 septembre, à la PostFinance-Arena de Berne, ce qui n’était qu’un rêve fou il y a quelques semaines deviendra réalité. La discipline de
fer et l’organisation défensive instaurées par l’entraîneur Heinz Ehlers sont pour beaucoup dans la réussite des Seelandais.
Laurent Kleisl
«Une qualification pour les play-off représenterait un formidable succès.» Malgré l’euphorie qui l’entoure depuis quelques semaines, Heinz Ehlers reste désespérément lucide, presque froid. Le
Danois de 42 ans, même promu en LNA, n’est pas du genre à s’emballer. «Je préfère garder mes émotions pour moi et conserver les pieds sur terre.» Une fois lancé, l’homme est agréable. Il aime
discuter, se raconter. Dans un long entretien réalisé le 16 mai, Ehlers revient sur une promotion presque surprise. Son héros? L’équipe.
Heinz Ehlers, mercredi 9 avril, à part une belle gueule de bois, quel effet ça vous a fait de vous réveiller dans la peau d’un entraîneur de LNA?
(il sourit) C’était vraiment bon! La LNA est un but que je m’étais fixé en
commençant ma carrière d’entraîneur. Je savais qu’il me serait difficile à atteindre, car en Suisse, le hockey baigne dans la culture nord-américaine. Je n’aurais jamais pensé que cela viendrait
aussi vite.
Où situez-vous le moment déterminant de la saison, le déclic?
Peut-être après notre victoire, mi-décembre, à Lausanne (5-3). C’était notre deuxième succès d’affilée à Malley. Cette saison, le LHC a proposé un jeu solide, avec
beaucoup d’agressivité. Pourtant, en quatre confrontations, il ne nous a pas marqué le moindre but à cinq contre cinq. Cela m’a conforté dans l’idée que notre système ne devait pas être si
mauvais que ça!
Votre message, fait de rigueur et de discipline, a-t-il tout de suite passé?
On a tout de même terminé la saison régulière avec la deuxième meilleure offensive de LNB (réd.: derrière La Chaux-de-Fonds)! Toutefois,
pour gagner des trophées, il est impératif de s’appuyer sur une défense de fer. Il faut savoir être strict. Je suis prêt à passer pour le roi des enfoirés vis-à-vis des joueurs si c’est
nécessaire, mais l’organisation et la discipline restent les clés du succès.
La politique du HC Bienne, celle des renforts en cours de saison, aurait pu gripper la machine. Que pensez-vous de cette manière de faire?
Je n’aime pas du tout! Quand j’ai débarqué à Bienne en août 2007, je n’étais pas
satisfait du contingent à ma disposition. On m’a alors expliqué que le HCB était passé tout près de la promotion, que le but restait la LNA, qu’il y avait de l’argent à disposition mais que le
marché était sec, que l’on attendait de saisir l’opportunité d’engager de réels renforts. J’ai accepté cette situation. Et Bienne a signé Gianni Ehrensperger, puis Mathias Brägger, et ainsi de
suite. Quand je regarde dans le rétro, l’étroitesse du contingent m’a forcé à lancer des jeunes. Les Suisses ont également pris beaucoup de responsabilités et ont montré énormément de caractère.
Cela nous a beaucoup servi par la suite.
Comment expliquez-vous l’intégration aisée des «nouveaux»?
L’équipe a pris elle-même les renforts en charge. Chaque nouveau qui débarquait connaissait déjà quelqu’un dans le vestiaire, cela a grandement facilité les choses. Robert
Burakovsky n’en revenait pas de la manière dont il a été accueilli. Tout le monde sait que «Bura» est un de mes amis. Il avait peur que cela joue contre lui, il n’en a rien été. A Bienne, les
joueurs se respectent. L’unité du vestiaire a fait la différence sur la fin. Mais j’ose espérer que je suis aussi une petite part de notre succès…
En play-off, les performances de Marko Tuomainen ont fait jaser. Les dirigeants seelandais ont même envoyé le Finlandais passer un check-up complet pour être certains qu’il n’était pas
malade!
Durant la saison régulière, Marko
a clairement été notre meilleur joueur. Je n’arrive pas à m’expliquer sa baisse de forme. Lui-même n’était pas satisfait de son jeu. En demi-finales contre Ajoie, je l’ai placé deux fois dans la
tribune pour Burakovsky. Malgré la déception, il a pris mes décisions avec un professionnalisme que je tiens à saluer. Dans le vestiaire, avant la septième manche contre le HCA, il a mis une
jolie somme d’argent sur la table et il a dit à l’équipe: «Gagnez ce match!»
Tuomainen est sous contrat pour la saison prochaine. A-t-il encore l’envergure pour tirer une équipe de LNA?
A Langnau, il était topscorer. Au vu de son jeu en qualification et s’il fait un
gros travail cet été pour revenir à son meilleur niveau, oui, il a sa place dans l’équipe.
Et Eric Himelfarb, le transfuge du LHC?
Il
a le potentiel pour la LNA, même s’il n’y sera pas une superstar. A mon avis, Himelfarb a davantage les qualités pour s’imposer en LNA que James Desmarais, notamment grâce à son patinage.
Desmarais est peut-être l’âme du jeu du HC Ajoie, mais il peut s’appuyer sur le travail de Stéphane Roy, qui fait le boulot de l’ombre.
Avant une saison qui s’annonce difficile, quel est votre plus grande crainte ?
Quand une équipe perd autant de matches que Bâle cette année, l’attitude des joueurs change. Contre nous, les Rhénans ne faisaient plus le
geste pour aider un coéquipier, ils ne luttaient plus pour dégager le puck ou pour donner une charge qui fait mal. Si notre situation devient difficile, je préfère que mes hommes se battent
contre moi et non entre eux.
Où le HCB doit-il le plus progresser?
La
vitesse, la puissance, nous devons devenir plus solides, plus gros. Nous ne devons également pas oublier la condition physique. Mi-août dernier, je n’étais pas du tout satisfait des tests que
nous avions fait passer à l’équipe. Quant à moi, je suis un jeune entraîneur, je n’ai que quatre saisons de coaching derrière moi. Je vais écouter les idées et les conseils d’où qu’ils viennent.
Mais au bout, c’est moi qui prendrai les décisions. Si je prends la porte, je veux être certain que c’est à cause de mes choix et non ceux des autres. Je suis prêt à
apprendre.
Heinz Ehlers, entraîneur d’une équipe néo-promue est un job périlleux. N’avez-vous pas peur pour votre place?
Les dirigeants du HCB sont conscients que la saison s’annonce très difficile. Mais
je ne suis pas naïf, si l’on vit un championnat comme celui de Bâle, je comprendrais tout à fait que je me fasse virer! /LK
«Réaliste, pas romantique»
Heinz Ehlers, comment qualifieriez-vous les transferts réalisés à ce jour (le 16 mai)?
Nous n’avons rien pu entreprendre avant la mi-avril. Dans ces conditions, nous avons fait du bon boulot. Il ne nous manque que les dernières pièces,
c’est-à-dire deux ou trois étrangers, soit un centre, un ailier et si possible un défenseur. Leur nombre dépendra de leur coût. Par contre, il n’a jamais été question d’engager un gardien
étranger. A Marco Wegmüller et Pascal Caminada de montrer qu’ils ont leur place en LNA. Nous voulons faire confiance aux joueurs qui ont décroché la promotion. Lors de la finale face à La
Chaux-de-Fonds et durant la série contre Bâle, où nous avons parfois aligné qu’un seul étranger, nos Suisses ont endossé beaucoup de responsabilités.
Avec Sébastien Hostettler, qui avait été enrôlé pour la LNB, Clarence Kparghai, Jérémie Kamerzin et Noah Schneeberger, la défense ne manque-t-elle pas un peu de
substance?
Il ne faut pas oublier Martin Steinegger! Il
sera un joueur clé. J’ai senti son charisme dès le premier jour de la préparation d’été à Macolin. Malgré son expérience, il en veut encore. Et il y a tous les autres! Manuel Gossweiler a fait
d’énormes progrès, il est notre meilleur défenseur défensif. Il a le potentiel et le gabarit pour la LNA. Quant à Jörg Reber, il a démontré à Kloten qu’il pouvait s’imposer parmi l’élite. Des
jeunes comme Kamerzin et Schneeberger sont affamés. Ils ne veulent pas manquer la chance qui leur est offerte. Et j’attends Serge Meyer dès son retour de blessure, sans doute en
octobre.
Quel sera le rôle de Steinegger?
Je n’ai pas besoin d’un bras droit sur la glace. Qu’il se concentre sur son jeu et qu’il apporte son expérience à l’équipe, c’est ce que j’attends de lui.
«Stoney» est en forme, il a un bon état d’esprit. C’est amusant, j’ai joué avec lui en 1993/94, lors de mon passage à Bienne comme joueur. Cela me fait dire que la roue
tourne…
Avec le Bâlois Thomas Nüssli, le HCB a transféré un joueur qui a un fort potentiel mais qui est connu pour avoir le caractère bien
trempé…
J’ai parlé avec Nüssli deux ou trois jours après
la promotion. Il m’a laissé une très bonne impression. J’ai également beaucoup discuté avec son agent, Andy Rufener.
Qui est également votre agent!
Oui…
Quel a été le rôle de Rufener dans cette transaction?
Andy a sans doute pesé sur la décision de Nüssli. J’apprécie un joueur qui repousse une offre de Lugano pour venir à Bienne, dans une formation plus
faible et pour un moins bon salaire. Nüssli a senti qu’il y avait une énergie positive dans l’équipe. Chez nous, il veut être un leader, il veut profiter de ce nouveau
départ.
En LNA, Alain Miéville et Alexandre Tremblay auraient-ils trouvé une place dans votre contingent?
Quand leurs transferts ont été officialisés, j’ai parlé à Daniel Villard et à Kevin Schläpfer: je leur ai demandé d’avoir davantage de moral que Lausanne.
Je n’étais pas très heureux de ces signatures précoces, même si je peux les comprendre. A ce moment de la saison, le LHC était plus fort que nous. Tremblay et Miéville ont fait du bon boulot et
ont aidé Bienne à atteindre ses objectifs. Miéville, après une mauvaise passe, a marqué des buts très importants contre Bâle. J’aimais bien ces deux gars, ils ont été «pros», ils ont rempli leur
contrat jusqu’au bout. Mais quand on analyse la situation aujourd’hui, ils ont pris une très mauvaise décision! Et moi, je ne suis pas romantique, je suis très réaliste…
/lk
«ZZ», la seule zone d’ombre
Heinz Ehlers, au moment de prolonger votre contrat, en janvier…
…j’ai signé dans un club de LNB!
Aviez-vous d’autres offres?
Non, je n’ai
jamais pensé partir, et je n’ai même pas demandé à mon agent de scruter le marché. Je travaille avec des joueurs sérieux dans un club très bien structuré. J’ai vécu une saison heureuse, si ce
n’est le cas Zarley Zalapski…
Que s’est-il passé avec le Canado-Suisse de 39 ans pour qu’il claque la porte début janvier?
Zarley était notre meilleur défenseur. Il faut avoir du respect pour sa carrière (réd.: 685 matches en NHL).
Mais...
Mais quoi?
Après deux semaines, je savais qu’il me serait difficile de
travailler avec lui. Il ne me respectait pas en tant que coach, il n’appréciait pas mes entraînements et la ligne de conduite que j’avais fixée à l’équipe. Je le sentais très bien. Zarley ne
voulait suivre que son propre programme. Chaque jour, cela venait plus dur. Je commençais à perdre mon autorité vis-à-vis du reste de l’équipe simplement parce que je lui accordais davantage de
liberté qu’aux autres. C’était lui ou moi. Cette séparation était la seule décision pour le bien du groupe. Zarley reste un excellent joueur. Je ne sais pas s’il va poursuivre sa carrière, s’il
le fait, cela ne sera en tout cas pas dans mon équipe!
Donc, excepté le cas «ZZ», à Bienne, la vie est belle!
Mon épouse Tina a toujours réussi à me rendre la vie plus facile. Où que nous soyons allés durant ma carrière, nous avons toujours réussi à nous intégrer rapidement. Mes
enfants vont à l’école à Bienne en allemand, ils ont une vie normale. Mes deux garçons ont rejoint le mouvement juniors du HCB. Le deuxième joue d’ailleurs avec le fils d’Albert Malgin, mon
assistant. En fait, je ne retournerai au Danemark qu’en juillet, pour les vacances scolaires.
Quand vous suivez un match de vos fils, vous êtes davantage père ou coach?
(il rit) A la patinoire, c’est le père qui regarde. Dès que nous arrivons à la maison, le coach reprend le dessus. Mes fils comprennent très
bien que je sois critique avec eux. /lk
Heinz Ehlers FACTS
L’homme Né le 25
janvier 1966 à Aalborg (Danemark). Marié à Tina, père de Sebastian (15 ans), Nikolaj (12 ans) et Caroline (9 ans). Parle couramment danois, suédois, anglais et allemand. Taille: 1m82. Poids:
confidentiel…
L’entraîneur Termine sa carrière de joueur en 2004 à Aalborg, qui lui offre les rênes de son équipe.
Bilan: trois saisons et trois défaites en finale des play-off. Engagé pour une saison au HC Bienne en mai 2007, contrat prolongé d’une année en janvier 2008. Bilan: un titre de champion de Suisse
de LNB et une promotion en LNA. Joueur professionnel de 1981 à 2004. Drafté en 1984 par les New York Rangers (9e ronde, No 188). Premier Danois à connaître cet honneur. /lk



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